L'instant X

Tout peut changer en moins d'une seconde.

Posts Tagged ‘800m

Quand David Rudisha décida de tuer la tactique

leave a comment »

Il y a les courses reposant sur la vitesse pure. Le sprint. Pas de calcul, on reste dans son couloir et on donne tout jusqu’à la ligne sans penser à grand-chose d’autre que son placement technique. Il y a aussi les épreuves longue distance. Le demi-fond, où chacun essaie au mieux d’exploiter sa pointe de vitesse sur un dernier 400m, et le fond, où il faut savamment gérer ses efforts. Et puis il y a le 800m, épreuve hybride où chacun peut gagner si sa tactique est adaptée au format de course du jour. Peut, ou plutôt pouvait. Car ça, à l’échelle mondiale, c’était avant David Rudisha.

 

Une course comme une autre

Une discipline peut changer radicalement de visage à la suite d’une péripétie apparemment banale. C’est le cas du double tour de piste. On est alors le 21 août 2009, il est 21h24 quand le départ de la troisième demi-finale des Mondiaux de Berlin est donné. Favori, David Rudisha est englué au milieu du peloton et manque de tomber, un phénomène malheureusement habituel sur une distance où le placement est essentiel. Perturbé, son finish désespéré l’amène à la troisième place, moins d’un dixième derrière le Cubain Yeimer Lopez, deuxième et dernier qualifié direct. Non qualifié à la place, Rudisha n’est pas plus heureux au chrono puisqu’il échoue à 14 centièmes du temps du Sud-Africain Mulaudzi, dernier sélectionné pour la finale, lequel s’adjugera d’ailleurs le titre le surlendemain (Lopez terminant quant à lui bon dernier). Le reflet parfait d’une épreuve où le perdant d’un jour peut être le gagnant du lendemain, où dix départs donneront dix résultats différents. Le royaume du « Et si… » en quelque sorte.

L’élimination du Kényan en demie ne fait pas la une des journaux internationaux. Bien sûr, sa valeur chronométrique est incroyable pour ses 21 ans d’alors (1’43 »53), mais son palmarès vierge chez les seniors et sa nouveauté sur le circuit en font plus un outsider « dont on a entendu le plus grand bien », qu’autre chose.  Des surprises, il y en a eu, et il y en aura encore d’autres. Seule sa filiation avec Daniel Rudisha, médaillé olympique sur 4x400m 40 ans auparavant,  en fait un athlète sur lequel les commentateurs s’attardent. Cette échec est pourtant une claque pour le jeune homme, un électrochoc qui va changer totalement son approche de l’événement : puisque le 800m est une épreuve remplie d’impondérables, pourquoi ne pas tenter de les réduire au maximum ? Enlever l’imprévisibilité de la course.

L’ange s’est envolé.

Le sprint est la forme d’athlétisme la plus limpide. Personne ne se pose de questions, on va à fond jusqu’à la ligne. Même le 400m, où il est physiquement impossible d’être au maximum du début à la fin, comporte une gestion des efforts assez relative, qui consiste grossièrement à choisir pendant quel quart de course augmenter le rythme. Sauf à faire n’importe quoi, c’est-à-dire à utiliser cette petite réserve trop tôt et finir cramé, c’est toujours le meilleur qui gagne. Cet état de fait, David Rudisha l’a bien compris. Et il ne voit qu’un seul moyen de rendre sa distance prévisible : en faire un long, très long sprint. Une accélération progressive implacable, qui ne laisserait à personne la possibilité de changer un scénario simple, les trois plus forts aux trois premières places.

 

Une stratégie implacable

Ses incroyables qualités physiques aidant, le Kényan va de suite adopter cette stratégie, avec bonheur. En meeting, son lièvre Sammy Tangui mène le train puis s’écarte pour le laisser s’envoler vers la victoire. En championnat, Rudisha fait les choses tout seul, comme un grand. Pour schématiser, comme l’adage utilisé en cyclisme le dit : « Partir vite, accélérer au milieu et finir au sprint. » Impossible de faire dérailler la machine puisque le début de course est en couloir, seul le départ suicidaire d’un concurrent pourrait potentiellement le troubler dans ses répères. Car, hormis en meeting derrière son copain Tangui, David Rudisha court tout seul, plus ou moins loin devant la meute. Ses adversaires n’existent pas, il est seul face à ses aptitudes physiques.

Force est de constater que la recette est gagnante. Records du monde, multiples victoires en meeting (une seule défaite depuis 2009 sous la pluie milanaise et face à un Mohammed Aman auteur d’un énorme sprint), et cette apothéose avec un titre olympique assorti d’un record du monde totalement fou dans un tel contexte. Jamais l’absence de tactique n’avait été aussi positive pour un athlète dans l’histoire du demi-fond court. Il aura suffi d’un échec pour quelques centièmes aux dépens d’un obscur cubain pour que le visage d’une discipline soit changé. Une distance en pleine mutation où la nouvelle génération est sur des bases chronométriques encore plus hallucinantes que celles de Rudisha au même âge, avec peut-être la possibilité que Amos, Kitum, Aman et les autres arrivent à suivre régulièrement sa foulée dans les prochaines années. Pendant ce temps, à 31 ans, le roi de la tactique et des finishs improbables s’apprête à s’effacer petit à petit des pistes. Yuriy Borzakovskiy, comme ses contemporains, sait qu’il a bien fait de ne pas naître 10 ans plus tard.

Written by linstantx

16 août 2012 at 303 05

Publié dans Athlétisme

Tagged with , , ,